J'ai 20 ans.
Je remonte la rue, seule, sûre de ma beauté. La tête droite, le regard au loin. Les hommes me matent, je le devine. Je sens leurs regards gras, leurs longues visées vers mon cul. J'ondule inexorablement mon popotin qui leur dit "tu aimerais y être hein ?". J'adore leur faire monter la sève. Imaginer les décharges nerveuses dans leurs slips. Leurs muscles se crispant comme un marteau-pilon qu'on mets en pression, juste avant de défoncer le bitume.
Bande de crétins !
Qu'est ce que vous imaginez ? Que je vais vous sourire ? Vous encourager ? Et puis une pipe tant qu't'y es tête de noeud !
Mon corps est un temple sacré, Monsieur. Une citadelle imprenable. Seule y pénètrera l'élu. Celui qui aura mérité mon amour. Car il sera différent de vous tous. Un Homme exceptionnel, sa douceur n'aura d'égale que sa délicatesse. Cultivé et plein d'humour. Et beau en plus. Oui très très beau. Toutes les pétasses en seront vertes de jalousie.
Bon, franchement, en voyant le niveau moyen des cons qui m'entourent, je ne suis pas sûre qu'il y en ait un dans le tas qui me mérite. Tant pis pour vous les trouduc car le monde m'appartient. J'ai tout mon temps moi !
J'ai 40 ans.
Je remonte la rue, un homme me regarde, je lui souris. C'est rare. Il est laid mais ça n'a pas trop d'importance. S'il disait oui, je ne dirais pas non. Il ne dit rien. Merde, il est déjà 17 heures. Un saut à l'école pour prendre la petite. J'en ai marre.
J'ai 60 ans.
Je remonte la rue. Personne ne me voit. Des lycéennes rient sous cape en me montrant du doigt. Mon cabas est un peu lourd. Je rentre chez moi. Je m'en fou.
J'ai 80 ans.
Je remonte la rue au bras d'un homme, Jonathan, le travailleur social. Il se fout un peu de ma gueule parfois. Je ris aussi en faisant comme si de rien. Ce serait bien qu'il passe tous les deux jours. Ça me ferait plaisir. Sinon j'ai la télé. C'est bien aussi.
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